Slovaquie – Les Trois Cheveux d’Or du Grand-Père Soleil

Il était une fois un roi très orgueilleux. Un soir qu’il galopait tout seul à la poursuite du gibier, il se perdit dans la forêt. Le ciel rougeoyait derrière les branches noires. Quand le grand-père Soleil, celui qui sait tout, rentre chez lui, il ne fait pas bon errer dans les ténèbres ; aussi le roi fut-il bien aise de voir une chaumine aplatie dans une clairière sous son toit ébouriffé. Il sauta de cheval et

heurta à la porte. Un charbonnier parut, et le roi, tirant sa grosse bourse de cuir, lui demanda de le guider pour regagner la ville.

— Je vous guiderais volontiers, dit le charbonnier, souriant blanc dans son noir visage, mais ma femme est sur le point d’avoir un enfant ; et de plus, la nuit est tombée. Montez dans mon grenier où vous aurez un lit de foin, et demain à l’aube, je vous conduirai.

Le roi, fatigué, grimpa dans le grenier, s’allongea et essaya de dormir. Mais il avait l’habitude de dormir sur un matelas de plumes couvert de fourrures, le foin le grattait. Et puis il était inquiet, car la reine, sa femme, devait, elle aussi, avoir bientôt un bébé. À minuit, au moment où pour la centième fois il refaisait son lit de foin, il aperçut par une fente du plancher une grande lumière blonde qui venait d’en bas. Il se mit à plat ventre et colla son œil à la fente.

Il vit le charbonnier qui ronflait sur sa paillasse, la bouche ouverte. Son nez dressé faisait une grande ombre sur sa joue gauche. La femme, très pâle et les yeux clos, semblait sans connaissance. À côté d’elle était un beau bébé tout neuf qui dormait sagement. Mais ce qu’il vit surtout, ce fut trois vieilles femmes, belles, debout, en longue robe blanche. Chacune tenait une chandelle allumée et regardait le bébé de ses yeux étincelants.

La première dit :

— Je fais don à ce garçon d’une vie pleine d’embûches et de dangers.

La seconde dit :

— Je fais don à ce garçon de la chance qui le sauvera des dangers.

La troisième dit :

— Je serai la marraine de ce garçon et je lui destine en mariage la fille du roi qui est là-haut dans le grenier.

Puis les trois femmes avancèrent leurs lèvres et soufflèrent leur bougie. Le silence et la nuit retombèrent.

Le roi resta immobile sur le plancher comme si on lui avait cloué une épée dans le cœur. Il avait reconnu les trois Parques, maîtresses de la vie et de la mort des hommes. Il ne dormit pas jusqu’au matin, désespérant d’empêcher la prédiction. Donner sa propre fille au fils d’un charbonnier ? Plutôt la jeter aux ours ! Mais comment déjouer le projet d’une Parque ?

À l’aube, l’enfant se mit à pleurer. Le charbonnier se réveilla et 7

vit que sa femme s’était endormie pour l’éternité. Il se mit à pleurer et à crier :

— Oh, mon pauvre petit oiseau ! Que vas-tu devenir seul avec un pauvre homme comme moi ?

Des larmes barbouillaient sa figure de noir et de blanc.

— Confie-moi cet enfant, dit soudain le roi, j’en aurai soin, il sera heureux et je te donnerai tant d’argent que de toute ta vie tu n’auras plus besoin de te noircir le cuir à faire du charbon.

Le charbonnier accepta tout de suite ; le roi promit d’envoyer chercher le bébé et tous deux partirent vers la ville, l’un guidant l’autre. À l’orée du bois, ils se séparèrent.

 

Quand le roi arriva dans son château, on vint lui annoncer qu’une petite fille lui était née au milieu de la nuit. Le roi n’eut pas l’air très content, il fit même une formidable grimace sous sa moustache rousse. Puis il appela un de ses serviteurs :

— Tu iras, dit-il, dans telle forêt ; là, dans une chaumière, tu trouveras un charbonnier noir de charbon. Tu lui donneras cet argent, il te donnera en échange un garçon nouveau-né. Tu le prendras avec toi et tu iras le noyer. Sinon, tu boiras toi-même plus d’eau que ta panse n’en peut contenir.

Le serviteur aimait mieux boire du vin ; il avait pour l’eau une haine sans égale, au point de se laver le moins possible. Aussi fit-il rapidement le voyage jusqu’à la forêt. Il mit le bébé dans un panier rond, avec beaucoup de soin, puis galopa jusqu’au fleuve, traversa à demi une passerelle et jeta le panier vagissant dans l’eau qui roulait, lourde et jaune.

— Dors bien, gendre maudit ! ricana le roi, quand il sut le résultat de l’expédition ; et il prit son arc pour aller chasser, gai et sans souci.

Mais l’enfant ne se noya pas : sa vie était dans les mains des Parques. Il flotta dans son panier, tout doux, bercé par les grandes eaux et endormi par leur chant assourdi. Il arriva ainsi devant la maison d’un pêcheur. Celui-ci, assis sur la rive, raccommodait son filet, déplorant en son cœur la monotonie de l’existence et agitant ses doigts de pieds. Il vit flotter le panier, sauta dans sa barque et eut vite fait de repêcher le bébé. En rentrant chez lui, il dit :

— Femme ! Tu réclamais toujours un garçon, le voici. Il nous arrive au fil de l’eau, comme un petit canard sauvage.

La femme fut ravie, elle en fit son fils et l’éleva avec tendresse.

 

Le fleuve coule et les années passent.

Le bébé devint un homme, qui n’avait pas son égal en hauteur et en largeur. Un jour de printemps, le roi, toujours chassant, passa devant la cabane du pêcheur. Il faisait très chaud, il avait beaucoup galopé et la soif le tenait à la gorge. Il s’approcha et demanda de l’eau fraîche.

Plavatchek (ainsi l’avait-on nommé, et cela voulait dire qu’il était arrivé à la nage) le servit lui-même, fort poliment. En le voyant, le roi sentit, sans savoir comment, son âme inquiète.

— Tu as là un bien beau garçon, dit-il au pêcheur. C’est ton fils ?

— Il l’est et ne l’est pas, répondit le pêcheur. Il y a juste vingt ans qu’il est arrivé au fil de l’eau, dans un panier rond. Nous l’avons élevé et chéri comme s’il était à nous.

Le roi vit six soleils au lieu d’un, et sentit la terre flotter sous ses pieds. Mais il se ressaisit vite et cacha son émotion. Il sauta de cheval et dit d’une voix sèche :

— Je suis en chasse pour plusieurs jours, j’ai besoin d’un messager pour aller dans mon château royal, et je n’ai personne pour l’instant avec moi. Le garçon peut-il me rendre ce service ?

— Votre Majesté ordonne, le garçon obéira, répondit le pêcheur. Le roi s’assit et écrivit à la reine cette lettre :
« Que ce jeune homme que je t’envoie comme messager soit

immédiatement mis à mort : c’est mon pire ennemi. Et que cela soit fait avant mon retour. Telle est ma volonté. »

Il ferma la lettre et la cacheta avec son anneau ciselé.

Plavatchek partit aussitôt, mais il se perdit à la tombée du jour dans une forêt noire comme la gueule d’un loup. Il allait au hasard, cinglé par les branches, quand il vit devant lui dans l’ombre une grande vieille femme aux yeux étincelants.

— Où vas-tu, Plavatchek ? fit-elle.
Tout surpris, il répondit :
— Je porte une lettre au château royal et je me suis perdu comme

un benêt. Ne pourrais-tu pas, petite mère, me montrer le chemin ? — Il ne fait pas bon errer dans les ténèbres, quand le grand-père Soleil, celui qui sait tout, est rentré chez lui. Viens passer la nuit

chez moi, tu n’as rien à craindre, je suis ta marraine.
Le jeune homme, tout étonné, se laissa persuader, et il vit tout à coup devant lui une jolie petite cabane pousser du sol comme un champignon.

Quand il fut endormi, la vieille femme prit délicatement la lettre, et mit à la place une lettre exactement semblable, mais qui disait :

« Que ce jeune homme que je t’envoie comme messager épouse immédiatement notre fille : c’est mon gendre prédestiné. Et que cela soit fait avant mon retour. Telle est ma volonté. »

 

Quand madame la reine eut lu la lettre, elle fit aussitôt préparer les noces. Elle et la princesse ne pouvaient quitter des yeux le jeune homme qui leur semblait plus beau que tous les autres. Elles étaient ravies de ce choix. Plavatchek de son côté admirait sa royale fiancée. Tout allait donc pour le mieux.

Quelques jours plus tard le roi revint. Il se mit dans une terrible colère qui fit trembler le château du haut des murs jusqu’au roc où il était construit. La reine, tout ébahie et balbutiante, lui montra la lettre. Il reconnut son écriture. Après avoir interrogé rudement Plavatchek, il comprit que, pour l’instant, la Parque était la plus forte.

— Ce qui est passé est passé, dit-il enfin. Mais je ne veux pas d’un gendre sans dot. Il me faut trois cheveux d’or du grand-père Soleil qui sait tout, et alors tu seras vraiment le mari de ma fille.

Le roi pensait ainsi se débarrasser d’un beau-fils aussi mal né. En effet, qui oserait aller chez le grand-père qui sait tout ?

Plavatchek fit ses adieux à sa femme et partit avec confiance. Par où ? Je ne sais pas, mais il avait pour marraine une Parque. Il marcha très longtemps, jusqu’à la mer Noire. Là, il vit un bateau avec un passeur.
— Dieu te garde, vieux passeur !
— Ainsi soit-il, jeune pèlerin ! Où vas-tu ?
— Chez le grand-père Soleil, chercher trois cheveux d’or.
— Oh ! j’attends depuis longtemps un aussi courageux pèlerin. Je

suis vieux, personne ne vient me remplacer. Puisque tu vas chez celui qui sait tout, demande-lui ce que je dois faire pour quitter ce bateau ; promets, et je te passerai.

Plavatchek promit et le passeur le passa. Après avoir encore beaucoup marché, il arriva devant une ville aux murailles délabrées. Il rencontra un vieillard dont le crâne brillait comme la lune, dont la barbe roulait jusqu’à terre.

— Dieu te garde, respectable grand-père.
— Ainsi soit-il, jeune pèlerin ! Où vas-tu ?
— Chez le grand-père Soleil, chercher trois cheveux d’or.
— Oh ! la ville attendait depuis longtemps un aussi courageux

pèlerin. Viens avec moi chez notre roi.
Au château, le roi lui dit :
— Puisque tu vas chez celui qui sait tout, raconte-lui ceci : nous

avons dans cette ville un pommier qui portait des pommes de Jouvence. Celui qui en mangeait, fût-il même aux trois quarts mort de vieillesse, redevenait fringant comme un jeune cabri. Mais depuis vingt ans, le pommier ne porte plus de fruits. Promets de demander un remède à ce mal, et je te récompenserai royalement.

Plavatchek promit et le roi le laissa partir. Après avoir encore beaucoup marché, il arriva devant une autre ville ; les mauvaises herbes poussaient partout. Il vit un fils qui enterrait son père : des larmes grosses comme des petits pois lui coulaient sur les joues.

— Dieu te garde, triste fossoyeur !
— Ainsi soit-il, beau pèlerin. Où vas-tu ?

— Chez le grand-père Soleil, chercher trois cheveux d’or.

— Oh ! la ville attendait depuis longtemps un aussi courageux pèlerin. Viens avec moi chez notre roi.

Au château, le roi lui dit :

— Puisque tu vas chez celui qui sait tout, raconte-lui ceci : nous avons dans cette ville un puits d’où jaillissait l’Eau de Santé. Celui qui en buvait ou sur qui l’on en versait, fût-il très malade, fût-il déjà un cadavre grimaçant, se relevait et marchait. Mais depuis vingt ans, la source en est tarie. Promets de demander un remède à ce mal et je te récompenserai royalement.

Plavatchek promit et le roi le laissa partir.

Enfin, il arriva dans une prairie verte frisée de fleurs. Au milieu était un château d’or, brillant comme une braise. C’était la demeure du Soleil. Il entra et ne trouva qu’une vieille femme vêtue de blanc, aux yeux étincelants. Elle était assise et filait.

— Sois le bienvenu, dit-elle. Ne me reconnais-tu pas ?

C’était la Parque. Le jeune homme lui raconta le but de sa visite. Elle sourit et dit :

— Le grand-père Soleil, celui qui sait tout, est mon propre fils. Le matin, quand il s’éveille et s’en va, c’est un enfant. À midi, c’est un homme. Le soir, quand il revient c’est un vieillard. Je te promets les trois cheveux, parce que je suis ta marraine. Mais cache-toi, mon garçon, car en rentrant, il est affamé et de mauvaise humeur. Il se pourrait qu’il te croque comme une noisette. Mets-toi sous cette cuve vide, mais ne t’endors pas avant d’avoir entendu les réponses pour le passeur et les rois.

Sitôt dit, un ouragan se déchaîna dehors, et par la fenêtre de l’Ouest le Soleil entra en volant. C’était un grand vieillard, avec une tête d’or et des yeux dont l’éclat était insupportable.

— Je sens, je sens la chair humaine ! cria-t-il ; et sa voix résonna 13

comme le cuivre, et son haleine brûlante emplit la pièce… As-tu quelqu’un ici, ma mère ?

— Étoile du jour ! répondit-elle en riant, comment veux-tu que quelqu’un se cache à ton insu ? Quant à ce que tu sens, rien d’étonnant ! Tu voles toute la journée au-dessus du vaste monde, et l’odeur de la chair humaine monte jusqu’à toi. Tu la sens tant et tant que ton odorat en est faussé.

Le Soleil accepta l’explication. Quand il eut fini son repas, il posa sa tête éclatante sur les genoux de la vieille femme et s’endormit.

Alors la mère lui arracha un cheveu et le jeta par terre : il sonna comme une corde de métal.

— Que veux-tu donc ? cria le vieillard.

— Rien, mon petit garçon, rien. Je faisais un rêve bizarre, je voyais une source d’eau miraculeuse qui ne coulait plus et je me demandais s’il était facile de la refaire couler.

— Bien facile. Dans le puits, sur la source, est assise une grenouille. Il faut la tuer.

Et il se rendormit.
La vieille femme lui arracha un second cheveu.
— Qu’est-ce qu’il y a encore, mère ? fit le Soleil de mauvaise

humeur.
— Rien, mon cher petit, rien. En dormant, je voyais un pommier

miraculeux, mais il ne portait plus de pommes. Je me demandais s’il était facile d’y remédier.

— Bien facile. Il faut tuer le serpent qui loge entre les racines et se nourrit de sa sève.

Et il se rendormit harassé.
Sa mère lui arracha le troisième cheveu.
— Pourquoi ne me laisses-tu pas dormir ? cria-t-il, et il essaya de se lever.
— Reste couché, cher petit cœur, reste couché. Ne te fâche pas.

Mais vois-tu, je rêvais d’un passeur d’eau qui passait toujours et voulait ne plus passer. Je me demandais s’il lui était facile d’en finir avec cette corvée.

— Voilà un vieil homme bien stupide. Qu’il donne l’aviron à la première personne qu’il fera passer et qu’il saute sur la rive. Et maintenant, laisse-moi dormir, je me lève tôt demain.

Le matin, un ouragan se déchaîna dehors, et sur les genoux de sa vieille maman s’éveilla, au lieu d’un vieillard, un bel enfant aux cheveux d’or, petit soleil du matin. Il fit ses adieux à sa mère et s’envola par la fenêtre de l’Est. La Parque souleva la cuve et Plavatchek en sortit, tout raide et le cou douloureux, mais le cœur plein de reconnaissance.

— Va maintenant, mon petit. Va en paix. Tu as les cheveux, et les trois réponses. Désormais, nous ne nous verrons plus, mais souviens-toi de moi. Adieu.

Plavatchek remercia sa marraine avec tendresse et s’en alla comme il était venu.

Il arriva à la première ville et rendit compte de sa mission au roi.

— Il vous suffira de tuer la grenouille assise sur la source, et l’eau jaillira de nouveau.

Le roi le remercia et lui donna en récompense douze chevaux souples et blancs comme des cygnes, qu’il fit charger d’or et d’argent.

Il arriva à la seconde ville et dit :

— Il vous suffira de tuer le serpent qui ronge les racines de l’arbre, et bientôt il fleurira et portera des fruits.

Le roi l’embrassa et lui donna en récompense douze cavales 15

rapides et noires comme des corbeaux, qu’il fit charger de pierres précieuses.

Enfin, le jeune homme arriva à la mer Noire.

Il déclara au passeur qu’il lui donnerait le moyen de changer de métier, dès qu’ils auraient abordé sur l’autre rive, lui et ses vingt- quatre chevaux.

— Bonhomme, mets ton aviron dans les mains de la première personne qui demandera à passer et sauve-toi. Elle ramera à ta place pour l’éternité.

Et il continua son chemin.

Quand le roi vit arriver son gendre que suivaient ses vingt-quatre chevaux, marchant de front dans la plaine, il crut s’évanouir de stupéfaction. Toute la famille se précipita au-devant de Plavatchek. Là princesse sanglotait de joie dans les bras de son mari, la reine souriait dans son triple menton. Le roi n’avait d’yeux que pour les trois cheveux d’or et le butin.

— Mon cher gendre… hum ! Soyez les bienvenus, vos richesses et vous. Mais où diable avez-vous trouvé tout cela ?

Plavatchek raconta son histoire.

Le beau-père écoutait de toutes ses oreilles. Pommes de Jouvence… Eau de santé… marmonna-t-il d’un air dubitatif, voilà ce qu’il me faudrait.

Une demi-heure après, au coucher du soleil, il se mettait en route. Il ne voulait même pas attendre au lendemain. On le vit s’éloigner au galop dans la plaine vers la Mer Noire. Son ombre s’allongeait de plus en plus sur la terre. Quand le soleil se coucha dans un sombre flamboiement, l’homme et sa bête n’étaient plus qu’un point à l’horizon.

Il n’est pas encore revenu. Et s’il n’est pas mort, il est toujours passeur.

 

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