Portugal – Le Faux Prince et le Vrai


Le roi venait de se réveiller de son sommeil à midi, car c’était l’été, et que tout le monde se retirait tôt et se reposait de douze à quinze heures, comme dans les pays chauds. Il s’était habillé de beaux vêtements blancs et traversait la salle en allant à la chambre du conseil, quand un groupe de jeunes nobles apparut tout à coup devant lui. L’un d’eux s’avança et parla.

– Sire, ce matin, nous jouions tous au tennis dans la cour, le prince et ce monsieur, quand il y a eu un conflit au jeu. Le prince perdit son sang-froid et dit beaucoup d’insultes à l’autre, qui jouait contre lui, jusqu’à ce que le monsieur que vous voyez-là le frappe violemment au visage, de sorte que le sang coula de sa bouche et de son nez. Nous étions tellement horrifiés à cette vue, que nous aurions probablement pu tué l’homme sur le champ, pour avoir osé attaquer le prince, si son grand-père, le duc, n’était intervenu et ne nous avait pas ordonné de présenter l’affaire devant vous.

Le roi avait écouté l’histoire attentivement, et quand il eut fini, il dit :

– Je suppose que le prince n’avait pas d’armes avec lui, sinon il les aurait utilisés?

– Oui, sire, il avait des armes. Il porte toujours un poignard dans sa ceinture. Mais quand il vit le sang couler de son visage, il se rendit dans un coin de la cour et se mit à pleurer, ce qui était le fait le plus étrange.

En entendant cela, le roi se dirigea vers la fenêtre et resta pendant quelques minutes le dos tourné à la chambre, où la compagnie des jeunes hommes resta silencieuse. Puis il revint, son visage blanc et sévère.

– Je vous le dis, dit-il, et c’est la vérité solennelle, que j’eus préféré que vous arrivâtes ici pour m’annoncer la mort du prince, bien qu’il soit mon fils unique, plutôt d’apprendre qu’il subit une telle blessure sans tenter de se venger. Quant au monsieur qui l’a frappé, il sera amené devant mes juges et plaidera sa propre cause, mais je ne pense pas qu’il puisse échapper à la mort, après avoir agressé l’héritier de la couronne.

Le jeune homme leva la tête comme pour répondre, mais le roi n’écoutait pas, et ordonna à ses gardes de le mettre en état d’arrestation, ajoutant que si le prisonnier voulait visiter n’importe quelle partie de la ville, il aurait la liberté de le faire sous bonne garde, mais, que, dans quinze jours, il serait traduit en justice devant les plus hauts juges de la terre.

Le jeune homme quitta la présence du roi, entouré de soldats et accompagné de nombreux amis, car il avait bonne réputation. Sous leur conseil, il passa les quatorze jours qui lui restait à demander conseil aux hommes sages de tous genres, quant à la façon dont il pourrait échapper à la mort, mais personne ne pouvait l’aider, car personne ne pouvait trouver d’excuse pour le coup qu’il avait donné au prince.

La quatorzième nuit était venue, et, dans le désespoir, le prisonnier sortit pour passer sa dernière promenade dans la ville. Il se promenait à peine en sachant où il allait, et son visage était si blanc et désespéré qu’aucun de ses compagnons n’osait lui parler. La triste petite procession avait passé quelques heures de cette manière, quand, près de la porte d’un monastère, une vieille femme apparut dans un coin, et se présenta au jeune homme. Elle était courbée presque bossue, et véritablement ridée; Seuls ses yeux étaient brillants et aussi vifs que ceux d’une jeune fille.

– Monsieur, dit-elle, je sais tout ce qui vous est arrivé, et vous cherchez à savoir si vous pouvez vous sauver la vie. Mais il n’y a personne qui puisse répondre à cette question, sauf moi-même, si vous promettez de faire tout ce que je vous demande.

Devant ses paroles, le prisonnier ressentit comme si une charge venait de lui être retirée. 

– Oh, sauve-moi, et je ferai n’importe quoi! implora-t-il. Il est si difficile de quitter le monde et de sortir dans l’obscurité.

– Vous n’en aurez pas besoin, répondit la vieille femme, vous n’avez qu’à m’épouser et vous serez bientôt libre.

– Vous épouser? s’écria-t-il, mais… mais… je n’ai pas encore vingt ans, et vous, vous devez en avoir au moins cent! Oh, non, c’est tout à fait impossible.

Il parlait sans réfléchir, mais le flou de la colère qui s’écoulait dans ses yeux le rendit mal à l’aise. Cependant, tout ce qu’elle lui répondit fut:

– Comme vous voulez; puisque vous me rejetez, laissez donc les corbeaux s’emparer de votre mort.

Laissé à lui-même, face à l’horreur de sa mort à venir, le jeune homme comprit qu’il venait de repousser sa seule chance de survie. “Eh bien, s’il le faut, il le faut”, se dit-il, et rattrapa aussi vite qu’il le pouvait la vieille dame, qui, à ce moment-là, se fondait dans la nuit, invisible même au clair de lune. Qui aurait cru qu’une femme passée quatre-vingt ans pouvait marcher à une telle vitesse? Elle semblait plutôt voler! Mais enfin, essoufflé et épuisé, il l’atteignit et exhala:

– Madame, pardonnez-moi pour mes mots un peu trop hâtifs tout à l’heure; J’ai eu tort, et j’accepterai volontiers l’offre que vous m’avez faite.

– Ah, je pensais bien que vous y réfléchiriez, répondit-elle avec une voix plutôt étrange. Nous n’avons pas de temps à perdre, suivez-moi tout de suite.

Ils continuèrent silencieusement et rapidement jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent à la porte d’une petite maison où vivait le prêtre. Devant lui, la vieille dame demanda au prisonnier de jurer qu’elle serait sa femme, et il le fit en présence de témoins. Puis, après avoir demandé au prêtre et aux gardes de les laisser tranquilles un moment, elle indiqua au jeune homme ce qu’il devrait faire, quand le lendemain matin il serait emmené devant le roi et les juges.

La salle était pleine lorsque le prisonnier y entra, et tous s’émerveillèrent de l’éclat de son visage. Le roi demanda s’il avait une excuse à plaider contre l’accusation de haute trahison qu’il avait commise en frappant l’héritier du trône, et, dans l’affirmative, s’il était prompt à l’exposer. Le jeune homme répondit d’une voix claire:

– Sire, et vous, nobles et sages du pays, je laisse ma cause sans crainte entre vos mains, sachant que vous écoutez et jugez entre justes et que vous me laisserez parler jusqu’à la fin. 

– Cela faisait quatre ans, vous, roi, que vous étiez marié à la reine et pourtant vous n’aviez pas eut d’enfants, ce qui vous dérangeait beaucoup. La reine l’ayant remarqué, elle se mit à réfléchir nuit et jour un plan qui pourrait mettre un terme à ce mal. De sorte que, lorsque vous fussiez loin dans des pays éloignés, elle décida d’adopter en secret le bébé d’une pauvre paysanne et envoya un messager pour vous dire que vous veniez d’avoir un fils. Personne ne soupçonnait la vérité, sauf un prêtre à qui la reine avoua la vérité. Quelques semaines plus tard, elle tomba malade et mourut, laissant le bébé être élevé comme un prince. Et maintenant, si votre Altesse me le permet, je souhaiterai parler de moi-même.

– Ce que vous m’avez déjà dit, répondit le roi, est tellement étrange que je ne peux imaginer ce qu’il y a à dire, mais continuez avec votre histoire.

– Un jour, peu de temps après la mort de la reine, continua le jeune homme, vous étiez à la chasse au grand cerf dans une partie du pays que vous ne connaissiez pas. Voyant un verger tout rose et blanc avec des fleurs de pomme, et une fille qui jouait avec une balle dans un coin, vous vous êtes approchés pour demander votre chemin. Mais quand elle se retourna pour vous répondre, vous étiez tellement frappé de sa beauté que le monde entier s’évapora de votre esprit. A partir de ce jour, vous êtes retournés plusieurs fois la voir pour la persuader de vous épouser. Elle pensait que vous étiez un pauvre chevalier, et accepta finalement de vous épouser. Comme vous le souhaitiez, le mariage fut gardé secret.

– Après la cérémonie, vous lui avez donné trois anneaux et une croix enchanté, puis vous l’avez installé dans un chalet dans la forêt, pensant ainsi cacher votre secret en toute sécurité.

– Pendant plusieurs mois, vous avez visité le chalet chaque semaine; Mais une rébellion a éclaté dans une partie lointaine du royaume et a appelé votre présence. Lorsque vous êtes retourné au chalet, il était vide, et personne ne pouvait vous informer de l’endroit où votre mariée était partie. Votre Altesse, je peux maintenant vous le dire, et le jeune homme s’arrêta et regarda le roi, qui rougissait : elle est retournée chez son père, le vieux duc, qui était autrefois votre ministre, et qui reconnut tout de suite le symbole de votre croix sur sa poitrine. Forte était sa colère quand il écouta le récit de sa fille, et il jura qu’il la cacherait en toute sécurité, jusqu’au jour où vous la prendriez publiquement comme votre reine.

– Je suis né quelques mois plus tard, et j’ai été élevé par mon grand-père dans une de ses grandes maisons. Voici les anneaux que vous avez donnés à ma mère, et voici la croix, et cela prouvera si je suis votre fils ou non.

En parlant, le jeune homme posa les bijoux aux pieds du roi, et les nobles et les juges se pressaient pour les examiner. Seul le roi ne s’était pas éloigné de son siège, car il avait oublié la salle de la justice et tout à son sujet, et il ne voyait que le verger de pomme, il y a vingt ans, et la belle fille qui jouait au ballon. Un silence soudain autour de lui fit lever les yeux, et il trouva tous les yeux de l’assemblée fixés sur lui.

– C’est vrai… C’est lui qui est mon fils, et pas l’autre, dit-il avec effort, et que chaque homme présent ici jure de le reconnaître comme roi après ma mort.

Par la suite, tous les deux s’embrassèrent et en firent le serment, et un message fut envoyé au faux prince, lui interdisant de se présenter à la cour, bien qu’une belle pension lui fut accordée.

Une fois la cérémonie terminée, le roi fit signe à son nouveau fils de le suivre, se leva et alla dans une autre pièce.

– Dites-moi comment vous avez appris tout cela, dit-il en se jetant dans une chaise sculptée remplie de coussins cramoisi. Le prince raconta sa rencontre avec la vieille dame qui lui avait apporté les bijoux de sa mère et comment il avait juré devant un prêtre de l’épouser, bien qu’il ne voulût pas le faire, en raison de la différence de son âge. D’ailleurs, il avoua préférer recevoir en épouse une mariée choisie par le roi lui-même. Mais le roi fronça les sourcils et répondit brusquement:

– Vous avez juré de l’épouser si elle vous sauvait la vie, et, vous devez respecter votre promesse. Puis il frappa un bouclier d’argent et dit à son écuyer qui venait d’apparaître:

– Allez chercher le prêtre qui habite près de la porte de la prison, et demandez-lui de retrouver la vieille femme qui lui a rendu visite la nuit dernière.  Quand vous l’aurez trouvée, amenez-la au palais.

Il fallut du temps pour retrouver la vieille femme, mais quand se fut accompli, et quand elle fut arrivée au palais avec l’écuyer, elle reçut les honneurs royaux dignes de l’épouse du prince. Les gardes se regardèrent avec des yeux étonnés, tandis que la créature éveillée, courbée d’âge, passait entre leurs lignes; Mais ils étaient encore plus étonnés de la légèreté de son pas alors qu’elle sautait les marches jusqu’à la grande porte devant laquelle le roi était debout, avec le prince à ses côtés. Si les deux étaient incommodés par l’apparition de la femme âgée, ils ne le montraient point, et le roi, avec un sourire grave, emmena le groupe dans la chapelle où un évêque attendait pour la cérémonie de mariage.

Les semaines suivantes, on vit peu le prince, qui passa tous ses jours à la chasse pour essayer d’oublier la vieille femme à la maison. Quant à la princesse, personne ne se troublait à son sujet, et elle passait les jours seuls dans ses appartements, car elle avait absolument refusé les services des femmes de chambre que le roi avait désignées pour elle.

Une nuit, le prince revint après une chasse plus longue que d’habitude, et il était tellement fatigué qu’il alla directement au lit. Soudain, il fut réveillé par un bruit étrange dans la chambre, et soupçonnant qu’un voleur aurait pu s’y immiscer, il sauta hors du lit et saisit son épée, qui était toujours proche de sa main. Il observa que le bruit provenait de la pièce voisine, qui appartenait à la princesse, et était allumée par une torche brûlante. En s’approchant doucement de la porte, il la regarda. Elle avait une couronne d’or et de perles sur sa tête, ses rides étaient parties, et son visage était plus blanc que la neige, aussi frais que celui d’un fille de quatorze ans. Etait-ce vraiment sa femme, cette belle et divine créature?

Le prince regardait toujours avec surprise quand la dame ouvrit les yeux et lui sourit.

– Oui, je suis vraiment votre femme, dit-elle, comme si elle avait deviné ses pensées, et l’enchantement est fini. Maintenant, je dois vous dire qui je suis, et pourquoi j’ai dû prendre la forme d’une vieille femme.

– Le roi de Grenade est mon père, et je suis née dans le palais qui domine la plaine de la Vega. Je n’avais que quelques mois quand une fée méchante, qui avait mes parents en detestation, me jeta un sort, me pliant et me pliant encore jusqu’à ce que j’ai l’air d’avoir cent ans et que je devins un objet de dégoût pour tout le monde. Le roi ordonna à ma nourice de me retirer du palais. Elle était la seule personne qui se souciait de moi, et nous avons vécu ensemble dans cette ville sur une petite pension que m’a donné le roi.

– Quand j’eus environ trois ans, un vieil homme vint à notre maison et pria ma nourrice de le laisser entrer pour se reposer, car il ne pouvait plus marcher. Voyant qu’il était très malade, elle le mit au lit et prit soin de lui au point, que, lorsqu’il dût partir, il était plus fort que jamais. En reconnaissance de sa bonté envers lui, il lui dit qu’il était un sorcier et qu’il pouvait lui donner tout ce qu’elle voudrait, sauf la vie ou la mort. Elle répondit que ce qu’elle désirait le plus au monde fut que ma peau ridée disparaisse, et que je retrouve la beauté avec laquelle j’étais né. A cela, il répondit que, comme mon malheur résultait d’un sortilège, la tâche était plutôt difficile, mais qu’il ferait de son mieux et, qu’en tout cas, il pourrait promettre qu’avant mon quinzième anniversaire, je serais libéré de l’enchantement si j’arrivais à avoir un homme qui jurerait de me marier telle que j”étais.

Comme vous l’imaginait, ce n’était pas facile, car ma laideur était telle que personne ne me regarderait deux fois. Ma nourrice et moi étions presque désespérées, à l’approche de mon quinzième anniversaire, car je n’avais jamais parlé à un homme. Nous reçûmes finalement une visite du magicien, qui nous raconta ce qu’il s’était passé à la cour, et votre histoire, et qui me demanda de me mettre dans votre chemin comme vous aviez perdu tout espoir et de vous offrir de vous sauver si vous acceptiez de m’épouser.

– C’est mon histoire, et maintenant, vous devez prier le roi d’envoyer des messagers tout de suite à Grenade, pour informer mon père de notre mariage, et je pense, ajouta-t-elle en souriant, qu’il ne nous refusera pas sa bénédiction.

 

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(trad: EuropeIsNotDead)