Finlande – L’Etoile et le Bouleau

Je vais vous raconter l’histoire de deux enfants qui traversèrent la vie, n’ayant qu’un but dans la vie. C’était il y a environ cent cinquante ans. Une grande famine régnait en Finlande. La guerre étendait ses ravages partout. Les villes étaient incendiées, les moissons détruites. Beaucoup de malheureux émigraient.

Des membres d’une même famille furent partout dispersés ; les uns furent emmenés prisonniers par l’ennemi, les autres se cachèrent dans les forêts ou gagnèrent la Suède. Souvent la femme ignorait le sort de son mari, le frère celui de sa soeur, le père celui de ces enfants. Aussi, la paix une fois conclue, lorsque chacun rejoignit son foyer, il était rare qu’on n’eût pas à pleurer l’absence ou la mort d’un des siens.

Parmi ceux qui avaient été emmenés dans un autre pays, se trouvaient deux jeunes enfants, le frère et la soeur. Ils furent recueillis par de braves gens qui prirent d’eux le plus grand soin.
Les années passèrent. Les enfants grandirent entourés d’affection ; mais, malgré leur vie heureuse, ils ne pouvaient oublier ni leurs parents, ni leur patrie.

Lorsque les enfants apprirent que la paix était rétablie en Finlande, et que ceux qui le désiraient pouvaient y rentrer, leur éloignement leur devint si insupportable, qu’ils demandèrent la permission de retourner chez eux.
Leurs amis se mirent à rire en disant :

– Rentrer chez vous ! Enfants, vous n’y pensez pas ! Vous auriez plus de cent lieues à marcher !

– Cela ne fait rien ! répondirent les enfants, pourvu que nous arrivions à la maison.

– Mais n’avez-vous pas trouvé un bon foyer chez nous ? Vous avez tout en abondance, des fruits et du laitage exquis, une jolie demeure et des amis qui vous chérissent ! Que voulez-vous de plus ?

– C’est vrai, répondirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.

– Dans votre patrie vous trouverez une grande misère ; les forêts de sapins seront votre abri, la mousse vous servira de lit ; le froid et la neige seront votre lot, un pain grossier sera votre nourriture. Depuis longtemps vos parents et vous amis sont morts, et quand vous les chercherez, vous ne trouverez que la trace des loups qui rôdent autour des ruines de vos chaumières.

– C’est vrai, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.

– Mais il y a dix ans que vous êtes arrivés ici. Vous étiez tout petits ; vous n’aviez que quatre et cinq ans et vous ne pouviez vous souvenir de grand’chose. Maintenant, vous avez quatorze et quinze ans, mais vous connaissez peu la vie : vous avez oublié la maison paternelle et le chemin qui y mène. Vous avez oublié vos parents et ils vous ont oubliés.

– Oui, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.

– Qui vous indiquera le chemin ?

– Je me souviens qu’il y a devant notre maison un grand bouleau où les oiseaux chantent à l’aurore.

– Et moi, dit la soeur, je me souviens que, le soir, une étoile luit à travers le feuillage du bouleau.”

On leur défendit de penser davantage à leur départ. Mais plus on leur défendait, plus les enfants y pensaient.
Une nuit, le jeune garçon, qui ne pouvait fermer les yeux, dit à sa soeur :

– Dors-tu ?

– Non, répondit-elle, je ne puis dormir, car je pense à la maison.

– Moi aussi, dit son frère. Faisons un paquet de nos vêtements, et partons.

Et tous deux partirent sans bruit.
La lune brillait sur les sentiers. La nuit était splendide. Quand ils eurent marché un moment, la jeune fille dit :

– Mon frère, j’ai peur que nous nous égarions !

Le jeune homme répondit :

– Allons toujours du côté de l’ouest, là où le soleil se couche tous les soirs pendant l’été. Notre pays est de ce côté. Quand nous verrons le bouleau devant la maison et l’étoile qui brille dans le feuillage, nous saurons que nous avons retrouvé notre foyer.

Le jeune garçon s’arma d’un solide bâton, pour le cas où ils seraient attaqués.
Cependant il ne leur arriva aucun mal.

Un jour, ils de trouvèrent à un carrefour et ils ne surent quelle route prendre.
Tout à coup, deux petits oiseaux se mirent à chanter sur la route de gauche.

– C’est par ici, dit le jeune garçon ; ce sont les oiseaux qui le disent.

Ils poursuivirent leur route, guidés par les oiseaux qui voletaient devant eux de branche en branche. Ils se nourrissaient de baies sauvages ; s’abreuvaient aux sources fraîches et reposaient la nuit sur un lit de mousse ; chose merveilleuse, ni les fruits, ni le refuge pour la nuit ne leur manquèrent jamais.
A la fin, la soeur se sentit lasse et dit :

– Ne crois-tu pas que nous devrions nous mettre à la recherche du bouleau ?

– Non, dit le frère, pas avant d’entendre parler la langue que parlaient notre père et notre mère.

Un soir, après avoir marché sans interruption toute la journée, ils furent très las. Au crépuscule, ils atteignirent une ferme isolée. Dans la cour, une petite fille était occupée à éplucher des navets.

– Voudrais-tu nous donner un de tes navets ? demandèrent les enfants.

– Bien volontiers, répondit la petite. Mais, entrez chez nous, maman y est, elle vous donnera à manger.

A ces mots, le jeune garçon battit des mains et se jeta au cou de la petite fille en l’embrassant et en pleurant de joie.

– Pourquoi es-tu si content ? lui demanda sa soeur.

– Comment ne le serais-je pas ? Cet enfant parle la même langue que parlaient nos parents : maintenant, nous pouvons nous mettre à la recherche du bouleau et de l’étoile.”
Ils entrèrent dans la maison où ils furent bien reçus. On leur demanda d’où ils venaient. Le jeune garçon prit la parole.

– Nous venons de très loin, et nous voulons retrouver notre foyer. Mais nous ne savons qu’une chose, c’est que, devant notre maison, il y a un bouleau où les oiseaux chantent à l’aurore et où une étoile brille le soir, à travers le feuillage.

– Pauvres enfants ! fut la réponse. Il y a sur la terre des centaines de bouleaux et au ciel des milliers d’étoiles ! Comment vous serait-il possible de ne pas vous tromper !

Les deux enfants répondirent :

– Dieu nous aidera !

Les enfants remercièrent alors ceux qui les avaient reçus et reprirent leur chemin. Cependant, à partir de ce moment, ils n’eurent plus besoin de dormir dans les bois et purent demander l’hospitalité de maison en maison ; quoique le pays fût dévasté et la misère générale, ils trouvèrent toujours du pain et un gîte, car chacun avait compassion d’eux. Mais l’étoile et le bouleau restaient introuvables. Il y avait bien des bouleaux et des étoiles devant les maisons, mais ce n’étaient jamais ceux qu’ils cherchaient.

– Ah ! soupirait la soeur, la Finlande est si grande et nous sommes si petits ! Jamais nous ne retrouverons la maison !

Il y avait deux ans qu’ils étaient en route. C’était le soir de la Pentecôte, à la fin mai, et les arbres commençaient à se couvrir de leur première verdure. En entrant dans la cour d’une ferme où ils espéraient se reposer, ils virent un grand bouleau orné de sa parure printanière, et à travers son feuillage d’un vert tendre, brillait dans la nuit naissante l’étoile du soir. Le crépuscule était si clair qu’on ne distinguait que cette seule étoile dans tout le firmament.

– Voilà notre bouleau ! s’écria le jeune garçon, sans hésiter.

– Voilà notre étoile ! s’écria sa soeur, en même temps.
Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en répandant des larmes de joie.

– Voici l’écurie où notre père mettait ses chevaux ! dit le frère.

– Voici le puits où notre mère venait abreuver le troupeau, dit la soeur.

– Il y a deux petites croix au pied du bouleau, dit le frère. Qu’est-ce que cela peut signifier ?

– J’ai peur d’entrer dans la maison, dit la soeur. S’ils ne nous reconnaissaient pas ! Entre le premier, mon frère…

– Restons un moment derrière la porte ! dit le jeune garçon, dont le coeur battait à grands coups.

Un homme et une femme étaient assis dans une chaumière. Ils n’étaient très âgés ni l’un ni l’autre, mais les soucis et la misère avaient prématurément ridé leurs fronts.

– Pour nous, disait l’homme, il n’y a plus de consolation ; nos quatre enfants sont partis, deux dorment sous le bouleau, deux ont été emmenés en pays ennemi. Ceux-ci ne reviendront sans doute jamais.

Ils parlaient encore, lorsque les enfants entrèrent. Ils dirent qu’ils venaient de loin et qu’ils avaient faim.

– Approchez-vous, dit le père ; vous passerez la nuit avec nous et vous aurez à manger. Si nos enfants avaient vécu, ils seraient aussi grands que vous.

– Quels gentils enfants ! dit la femme. Les nôtres seraient aussi gentils qu’eux, s’ils avaient vécu !

Et le père et la mère se mirent à pleurer. Alors les enfants, n’y tenant plus, se jetèrent au cou de leurs parents.

– Ne nous reconnaissez-vous pas ? s’écrièrent-ils ! Nous sommes vos enfants !

Les parents, débordants de reconnaissance, pressèrent leurs enfants sur leur coeur. Ils se racontèrent tout ce qui leur était arrivé. Mais tout était oublié, la joie inondaient leurs coeurs.
Le père se réjouissait de retrouver son fils grand et fort. La mère caressait les cheveux noirs de sa fille et couvrait de baisers ses joues fraîches.

– Je pensais bien, dit-elle, qu’il arriverait quelque chose d’heureux aujourd’hui. Deux oiseaux inconnus sont venus ce matin chanter de joyeuses chansons dans notre bouleau.

– Je les connais, dit la petite ; ce sont les deux oiseaux qui nous ont conduits jusqu’ici, et ils se réjouissent avec nous.

– Ma soeur, dit le jeune garçon, allons saluer encore ce l’étoile et le bouleau. C’est là que reposent nos petits frères. Je le comprends maintenant.

– Ces oiseaux qui nous ont guidés dans notre voyage, les oiseaux qui ont chanté dans le bouleau, ce sont leurs petites âmes blanches. Ce sonte eux qui nous ont répété : “Retournez à la maison, retournez à la maison, pour consoler “notre père et notre mère”. Ce sont eux qui, dans les plaines désertes, ont pris soin d’apaiser notre faim et nous ont protégés pendant  notre sommeil. Ils ont aplani toutes les difficultés devant nous, jusqu’à ce qu’ils nous aient dit :
”Voici votre bouleau et voici votre étoile.”

 

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