Switzerland – La Rose de la Béroche

Du temps passé, du tout vieux temps, du temps si lointain que nos grands-parents eux-même en ont perdu la mémoire, de grandes roselières envahissaient les rives du lac de Neuchâtel.

A l’abri des roseaux, loin des regards indiscrets, une jeune fille aux cheveux dorés venait souvent se baigner.
Elle s’appelait Rose.
Un jour qu’elle nageait dans l’eau claire près d’un saule, elle s’entendit appeler.
Elle retourna sur la berge et y découvrit une grande dame toute vêtue de blanc qui lui dit:

-“Bien le bonjour, ma belle enfant! Je suis en voyage dans ce pays et je dois me rendre sur l’autre rive du lac. Pourrais-tu m’y transporter?”

Rose courut chercher la pirogue que son père lui avait creusé autrefois dans un tronc de chêne.
Elle aida la dame à embarquer et entreprit courageusement la longue traversée. Pendant le voyage, la Dame Blanche l’interrogea sur sa vie et sur celle de ses proches.
La jeune fille répondit volontiers:

-“L’un de mes frères est mort cette année du mal de ventre. Mon père a si mal au dos qu’il ne peut plus se tenir droit. Quant à ma pauvre mère, elle tousse tant qu’elle ne dort plus. La vie est difficile chez nous, ma belle dame. Mais que peut-on y faire? C’est le destin!”

Quand elles eurent accosté, la Dame Blanche pria Rose de l’accompagner dans les prés. Elle ramassa un bouquet de plantes de toutes sortes: de la sauge, de l’argentine, de la belle-étoile, de la reine-des-prés, qu’elle entrelaça de branches de tilleul et de frêne.

-“Pour te remercier de ta peine, voici des plantes aux mille vertus: grâce à elles, tu pourras guérir tous ceux que tu aimes!”

De retour chez elle, Rose confectionna des infusions et des cataplasmes dont la Dame Blanche lui avait confié le secret.
Quand son père rentra des champs, tout courbé à cause de son mal, elle le frictionna avec une de ses pommades merveilleuses, puis lui fit boire une potion et, dès le lendemain, il était de nouveau droit comme un jeune homme.
Grâce aux soins de sa fille, la mère put enfin passer une nuit calme.
Comme une traînée de poudre, le bruit se répandit dans le village: la Rose de la Béroche savait guérir!

A partir de ce jour, ce fut un défilé ininterrompu dans la pauvre cabane: les mères amenaient leurs petits enfants fièvreux, les paysans blessés accouraient pour que Rose pansât leurs plaies, les vieillards perclus de rhumatismes se pressaient chez elle pour retrouver la souplesse de leurs vingt ans.

Or, tout le pays appartenait à un chef très cruel qui demeurait dans une grotte, une “cave”, qui domine La Béroche.

De son antre, il pouvait surveiller les alentours.
Comme il ne bougeait guère de devant sa porte, il était gras comme un blaireau.
C’était à lui qu’il fallait demander le droit de ramasser les châtaignes, les glands, les faînes, les pommes sauvages et tous les petits fruits que produit la nature; à lui qu’il fallait acheter la permission de chasser les lièvres et les perdreaux, les sangliers et les chevreuils; à lui qu’il fallait louer les parcelles à esserter pour les transformer en champs et les cultiver en blé et en avoine, en carottes et en poireaux.
Chaque jour, tous les villageois des environs devaient lui apporter tribut et lui rendre hommage.

Mais depuis que la Rose avait le pouvoir de guérir, les gens de son village négligeaient leurs devoirs envers leur chef.
Celui-ci ne tarda pas à le remarquer.
Il entendit chanter les louanges de la guérisseuse et on lui parla d’une Dame Blanche qui l’avait dotée de mystérieux pouvoirs.
Il sentit alors germer en lui la pire jalousie que vous puissiez imaginer:

-“Qui aura peur de moi s’ils ne craignent plus la maladie? Et cette fille, m’a-t-elle seulement demandé la permission de soigner mes gens? Je dois agir, et vite!”

Le gros chef s’éloigna de sa grotte d’un pas pesant. Quand il arriva tout grommelant à la hutte de Rose, celle-ci était seule et pilait des plantes. Elle lui fit bon accueil et s’enquit de sa santé.
Cela ne fit qu’aviver la colère de l’homme qui ordonna brutalement:

-“Suis-moi immédiatement, et mène-moi à l’endroit où tu étais quand l’étrangère t’a hélée!”

Apeurée, la jeune fille le conduisit à la roselière, sous le grand saule.

-“Que faisais-tu quand tu as entendu cette femme?”

-“Je nageais dans l’eau claire!”

-“Eh bien, nage donc!”
Grogna-t-il en lui lançant un regard sombre et menaçant.
Elle obéit et commença à nager.
Alors le mauvais bougre entra dans le lac, lui posa la main sur la tête et l’enfonça longuement sous l’eau.

Son forfait accompli, il remonta tout tranquillement chez lui, soulagé, et s’assit devant l’entrée de sa grotte, comme à son habitude.

Quand la nuit tomba, la mère de Rose s’inquièta de l’absence de sa fille. Elle sortit avec un brandon et alla chez les voisins, mais personne ne put la renseigner. Enfin, après de longues et vaines recherches, on abandonnait tout espoir, quand un enfant s’écria:

-“Mais je l’ai vue, la Rose! Elle allait vers le grand saule avec le chef!”

Guidés par le garçonnet, la mère et les voisins descendirent vers le lac. Soudain, la femme aperçut quelque chose de blanc qui flottait entre les roseaux:

-“Regardez! C’est sa couronne de marguerites! Rose! Rose, réponds-moi, ma petite fille!”

Las! Ce n’étaient pas des fleurs mais le corps de son enfant qui flottait sans vie entre les roseaux!

La pauvre femme en poussa un tel cri que toute la Béroche en frémit de terreur. De partout, les gens accoururent pour apprendre quel malheur était arrivé, et beaucoup de poings impuissants se levèrent en direction de la “cave” du tyran. La mère éplorée ne cessait de se lamenter:
-“Sois maudit, chef cruel! Tu as tué ma Rose, mon enfant! Ah! Si seulement quelqu’un osait!”

A ces mots, un coup de tonnerre éclata et, dans un éclair, la Dame Blanche apparut. Elle s’inclina vers le corps de la jeune morte et murmura d’une voix douce:

-“Rose! Rose tu étais! Rose tu seras pour l’éternité!

Aussitôt, les joues pâles de Rose devinrent pétales satinés et ses cheveux dorés étamines d’or, cepandant que l’air s’embaumait d’un parfum inconnu; son corps s’allongea en une tige souple et légère qui grimpa le long du rocher, s’y agrippant grâce à de fines épines; au bout de ses doigts s’ouvrirent des feuilles vertes et brillantes: Rose était églantine, la rose sauvage dont chaque partie guérit.

Assis devant le feu, au seuil de sa grotte, le chef noyait son crime dans un pichet de cidre. Les villageois, du lac, apercevaient sa silhouette solitaire qui se découpait sur le brasier.

La Dame Blanche tendit la main dans sa direction et proféra ces paroles:

-“Chef cruel! Ours tu as été! Ours tu seras pour l’éternité!”

Aussitôt, un coup de tonnerre fit trembler la terre. Au même moment, le maître de la Béroche sentit ses jambes s’enfoncer dans le sol et la fourrure qui le réchauffait lui coller à la peau. Puis le froid gagna inexorablement ses membres jsuqu’à ce que son coeur fût enserré dans une prison de pierre.

Le lendemain, à l’aurore, des paysans lourdement chargés montaient vers la grotte du chef: l’un portait un sac de blé, l’autre une bouteille de cidre frais, le troisième un cuissot de chevreuil: tous allaient payer leur tribut.

Quand ils arrivèrent devant la grotte, ils s’arrêtèrent, intrigués: à l’endroit où le chef avait souvent coutume de paresser au soleil se dressait un ours de pierre couvert d’une toison de mousse. Ils appelèrent, personne ne répondit. Le plus courageux des trois s’aventura jusqu’à l’entrée de la grotte; mais il y entrevit des formes blanches qui flottaient dans l’ombre; saisi par la panique, il prit la fuite, suivi de ses compagnons qui abandonnèrent là leur chargement.

Les compagnes de la Dame Blanche, les filles, comme on les appelait, avaient élu domicile dans l’antre du monstre. C’est pour cela que cette grotte a pour nom la Cave aux Filles et que plus aucun Bérochau n’y a habité.

Et c’est depuis ce temps-là, par ma foi, que la rose fleurit à la Béroche, dans les jardins et dans les haies, embaumant l’air et enchantant les coeurs.

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